Marcel Schwob

27. Le règne des fantômes littéraires et l impuissance de l artiste

Spicilège — Résumé 🇫🇷 Français

L auteur analyse la figure d un être dont le cerveau est hanté par des fantômes tendant à la réalité, mais qui manque encore de la volonté nécessaire pour agir ou pour projeter ces créations à travers l art. Cette phase correspond à une étape de l évolution intellectuelle où l esthétique intérieure précède le développement de la volonté. En attendant que cette force s affirme, les fantômes artistiques isolent l individu du monde ou le poussent à s introduire dans l univers à la manière de Don Quichotte. Cet archétype se manifeste clairement dans L Écornifleur de Jules Renard, un jeune homme dont l esprit est entièrement peuplé de lectures et de références littéraires. Pour lui, la réalité n existe pas de manière brute car il perçoit les époques, les milieux sociaux, la mer et les sentiments uniquement à travers le prisme de ses auteurs favoris. L Écornifleur introduit ses chimères dans un foyer bourgeois tout en vivant aux crochets de cette famille par pauvreté naturelle. Il cherche à intéresser des personnes qu il déforme constamment dans son esprit afin de les contraindre à l attention, traitant le mari en Homais, la femme en madame Bovary et projetant de violer la nièce. Cependant, il lui manque la volonté d accomplir ses actes et il demeure prisonnier de lui-même. Confronté à la réalité concrète, il panique lors du baiser soudain de la femme et se trouve démuni face à la souffrance et aux cris de la jeune fille forcée. Ses créations intérieures ne résistent pas à l épreuve des faits et il cède devant sa propre conscience, incapable de réaliser ses fantômes dans l existence. Le roman illustre ainsi une suite de crises où l être fantastique conçu par le protagoniste se heurte à la dureté de la vie quotidienne. Alors qu il s apprête à vivre une aventure nocturne, il découvre que la femme dort et que les portes sont fermées, le ramenant à sa condition ridicule. Contrairement aux personnages de drames fantastiques tels que Macbeth ou Hamlet où l état intérieur engendre l événement, L Écornifleur ne parvient jamais à vivre les aventures imaginées lors de ses crises. Sa perversité ne va pas jusqu à imposer ses fantômes dans la réalité, et son esthétique ne suffit pas encore à les fixer dans l art. L ouvrage constitue ainsi le procès qu un poète intime à lui-même face à ses propres contradictions.