Marcel Schwob

26. Les fantômes de la création et la soumission moderne

Spicilège — Résumé 🇫🇷 Français

L auteur examine la nature des créations fantastiques qui naissent dans le cœur et le cerveau humain. Il observe que le génie de Shakespeare a su engendrer et maîtriser une immense diversité de personnages grâce à l extrême différenciation de ses passions et à sa volonté appliquée à l art. En revanche, d autres créations deviennent de véritables tyrans pour leurs auteurs ou leurs personnages, à l instar du père d Oswald Alving dans Les Revenants qui opprime son fils jusqu à la défaite, ou des chimères romantiques qui mènent Madame Bovary et Frédéric Moreau vers la mort ou l ennui. Ceux qui ne parviennent pas à dominer ces entités finissent par en devenir les proies infortunées, comme le héros Peer Gynt qui se heurte au redoutable fantôme anonyme se nommant lui-même Moi-même. La période contemporaine se caractérise par une soumission totale aux fantômes de l hérédité et de la littérature excessive, la volonté humaine ne sachant plus s exercer sur le monde extérieur ni projeter ses propres créations intérieures. Les poètes contemporains se contentent de contempler l action avec regret sans jamais y participer activement. Cette impuissance est illustrée par plusieurs figures allégoriques où le mouvement et la liberté se trouvent irrémédiablement entravés. Le prince Florimond assiste à la fuite de son char tandis que ses armes se rouillent, la Belle au Bois Dormant demeure endormie sous des barrières d épines impénétrables, et le plongeur observe la vie marine à travers la paroi protectrice mais stérile de sa cloche de verre. Cette condition d inactivité est également portée par la vision de Maurice Maeterlinck, qui exprime le renoncement face à la présence constante et anéantissante de la mort. L existence humaine apparaît ainsi confinée dans des espaces clos et fragiles, semblables à l île des aveugles cernée par une mer montante ou au refuge menacé où patientent les sept princesses. La peur de la mort paralyse tout élan vital au point d interdire le moindre mouvement de la main de crainte de frôler l intruse. L incapacité d agir transforme ainsi la vie en une attente résignée et craintive au milieu d un monde qui échappe définitivement à l emprise des hommes.