
Chapitre 1
Ce premier chapitre sert d’introduction à la famille Chuzzlewit et adopte un ton fortement satirique pour retracer sa prétendue généalogie.
Le narrateur entreprend de démontrer l’ancienneté et l’importance de cette lignée, en exagérant volontairement ses titres de gloire afin de tourner en ridicule l’orgueil des familles qui se vantent de leur noblesse et de leurs ancêtres.
Selon cette présentation ironique, les Chuzzlewit descendent directement d’Adam et Ève, ce qui leur conférerait une antiquité supérieure à toute contestation. Le narrateur souligne avec sarcasme que cette origine devrait suffire à leur garantir le respect universel. Il remarque également que les grandes familles anciennes ont souvent dans leurs annales des meurtriers, des vagabonds et des aventuriers, et que les Chuzzlewit ne font pas exception à cette règle. Bien au contraire, leur histoire paraît intimement liée aux épisodes les plus sanglants du passé anglais. Plusieurs de leurs ancêtres auraient participé à des guerres, des massacres et des émeutes, conduisant bravement leurs soldats au combat avant de revenir paisiblement dans leurs domaines.
Le récit affirme ensuite qu’un Chuzzlewit aurait accompagné Guillaume le Conquérant lors de l’invasion de l’Angleterre. Toutefois, l’absence de vastes possessions foncières dans la famille laisse penser que cet ancêtre n’a pas beaucoup profité de la générosité du souverain normand. Cette observation fournit au narrateur l’occasion de se moquer de l’admiration excessive que certaines généalogies témoignent à l’égard des conquérants et des nobles du passé.
Une autre partie de la démonstration vise à établir un lien entre les Chuzzlewit et la célèbre Conspiration des poudres. Le narrateur suggère avec un sérieux feint que Guy Fawkes lui-même pourrait avoir appartenu à cette famille. Pour soutenir cette hypothèse extravagante, il imagine qu’un ancêtre Chuzzlewit aurait émigré en Espagne et épousé une femme espagnole dont serait issu un descendant au teint sombre. Cette conjecture lui paraît renforcée par le fait que plusieurs Chuzzlewit modernes sont devenus marchands de charbon sans jamais réussir dans cette activité. Selon lui, cette étrange vocation rappellerait symboliquement les préoccupations explosives de leur supposé ancêtre.
Le narrateur évoque également une mystérieuse femme surnommée la « Fabricante d’allumettes », célèbre dans les traditions familiales pour son goût des matières inflammables. Cette figure légendaire est présentée comme une preuve supplémentaire des liens supposés entre la famille et la Conspiration des poudres. À travers ces rapprochements absurdes, le texte se moque des historiens amateurs qui cherchent à rattacher leur famille à de grands événements historiques au moyen d’indices insignifiants.
Une preuve encore plus remarquable est fournie par l’histoire d’une vieille lanterne conservée dans la famille. Un riche Chuzzlewit affirmait tenir de sa grand-mère le récit selon lequel cette lanterne avait été portée par son grand-père le 5 novembre, date de la Conspiration des poudres. Le témoignage, déjà confus à l’origine, est interprété de manière à conclure que le grand-père en question n’était autre que Guy Fawkes lui-même. Le narrateur développe cette argumentation avec une logique volontairement défectueuse, transformant les erreurs de mémoire d’une vieille femme en preuve irréfutable.
Le chapitre poursuit ensuite son examen des prétentions aristocratiques des Chuzzlewit. Certains détracteurs auraient prétendu qu’aucun membre de la famille n’avait jamais fréquenté l’aristocratie. Le narrateur répond en citant le cas d’un certain Diggory Chuzzlewit, qui écrivait souvent qu’il dînait avec le duc Humphrey. Ces affirmations sont présentées comme des témoignages de relations étroites avec la haute noblesse. Cependant, le lecteur comprend que l’expression signifie probablement qu’il n’avait rien à manger, puisque « dîner avec le duc Humphrey » est une ancienne formule désignant le fait de rester sans repas. Le narrateur feint néanmoins de prendre ces déclarations au pied de la lettre afin d’en tirer des conclusions grandioses.
Une autre accusation concernait les origines obscures d’un membre de la famille. Pour la réfuter, le narrateur rapporte les dernières paroles d’un certain Toby Chuzzlewit. Interrogé sur l’identité de son grand-père, celui-ci aurait répondu avant de mourir : « C’est lord No Zoo. » Bien que ce nom ne corresponde à aucun titre connu de la noblesse, le narrateur refuse d’y voir une difficulté. Il imagine diverses explications, comme une mauvaise prononciation, un oubli ou une erreur due à l’agonie. Ainsi, même une réponse incompréhensible devient pour lui la preuve d’une parenté avec une illustre maison aristocratique.
Le récit s’intéresse ensuite à Diggory Chuzzlewit et à une riche tante dont il espérait obtenir les faveurs. Les lettres conservées de Diggory montrent qu’il lui offrait constamment des objets précieux : cuillers, bijoux, livres, montres et autres biens. Il semble avoir transporté chez elle une grande partie de ses possessions et avoir placé tous ses espoirs dans sa générosité. Les extraits de correspondance révèlent son obsession pour cette parente influente, dont il admire la position sociale et le pouvoir. Pourtant, malgré les services rendus et les cadeaux offerts, rien n’indique que cette tante lui ait procuré une véritable réussite. Cette anecdote illustre déjà l’un des thèmes qui marqueront l’histoire des Chuzzlewit : l’intérêt personnel et la poursuite des avantages matériels.
Après avoir accumulé ces prétendues preuves, le narrateur affirme que la grandeur de la famille est désormais établie au-delà de tout doute raisonnable. Il soutient qu’il pourrait produire encore davantage de témoignages s’il le souhaitait, mais qu’il est inutile d’insister davantage. Il mentionne également que plusieurs membres de la famille possédaient, selon les lettres de leurs propres mères, des nez parfaitement dessinés, des mentons remarquables, des membres élégants et des fronts d’une beauté exceptionnelle. Ces caractéristiques physiques sont présentées avec ironie comme des signes indiscutables de noblesse, conformément aux théories absurdes qui prétendent reconnaître la supériorité sociale dans les traits du visage.
Ayant ainsi démontré, de façon volontairement ridicule, l’ancienneté et l’importance des Chuzzlewit, le narrateur annonce son intention de poursuivre l’histoire de cette famille. Il explique que les personnages qui apparaîtront par la suite auront encore aujourd’hui des équivalents dans le monde réel. Derrière les particularités de cette lignée, il entend montrer certains aspects universels de la nature humaine.
Le chapitre se termine par deux observations générales. D’une part, la nature humaine est capable des comportements les plus étranges et les plus contradictoires. D’autre part, certains individus se distinguent par l’attention extrême qu’ils portent à leurs intérêts personnels et à leur propre bien-être. Cette dernière remarque prépare le lecteur à découvrir les véritables traits des Chuzzlewit, dont l’histoire s’annonce comme une satire des ambitions, de la vanité et de l’égoïsme humains.
Chapitre 2
Le premier chapitre est consacré à la présentation de la famille Chuzzlewit et à l’établissement de sa généalogie. Le narrateur adopte un ton ironique et prétend démontrer l’extrême ancienneté et l’importance historique de cette lignée. Il affirme d’abord que les Chuzzlewit descendent directement d’Adam et Ève, ce qui leur confère une origine aussi ancienne que l’humanité elle-même. Cette prétention sert de point de départ à une longue démonstration satirique destinée à ridiculiser la vanité des familles qui fondent leur prestige sur la noblesse de leurs ancêtres.
Le narrateur explique que les familles anciennes ont généralement accumulé au cours des siècles toutes sortes d’actions violentes et de comportements douteux. Plus une famille possède d’ancêtres, plus elle compte nécessairement de meurtriers, de vagabonds et d’aventuriers parmi eux. Les Chuzzlewit ne font pas exception. Leur histoire est présentée comme intimement liée à plusieurs épisodes sanglants de l’histoire anglaise. Certains membres de la famille auraient participé à des batailles, des massacres et des émeutes, conduisant leurs soldats au combat avec courage avant de retourner tranquillement dans leurs demeures. Ces faits sont évoqués comme des titres de gloire alors qu’ils révèlent en réalité l’absurdité de certaines conceptions de la noblesse.
Le narrateur affirme ensuite qu’au moins un Chuzzlewit a accompagné Guillaume le Conquérant lors de la conquête de l’Angleterre. Toutefois, il constate que la famille ne semble jamais avoir possédé d’immenses domaines, ce qui laisse supposer que cet ancêtre n’a pas beaucoup bénéficié des récompenses accordées par le souverain normand. Cette remarque fournit l’occasion d’une réflexion moqueuse sur les généalogies aristocratiques qui attribuent systématiquement à leurs ancêtres toutes les vertus imaginables.
Poursuivant sa démonstration, le narrateur cherche à établir un lien entre les Chuzzlewit et la Conspiration des poudres. Il avance l’hypothèse extravagante que Guy Fawkes lui-même pourrait avoir appartenu à cette famille. Pour étayer cette idée, il imagine qu’un Chuzzlewit aurait émigré en Espagne et épousé une Espagnole dont serait issu un descendant ressemblant à Fawkes. Cette théorie repose sur des suppositions fragiles mais est présentée avec le plus grand sérieux.
D’autres éléments viennent renforcer cette prétendue filiation. Plusieurs Chuzzlewit modernes auraient choisi de devenir marchands de charbon malgré l’absence de toute perspective de réussite. Le narrateur voit dans cette activité un héritage symbolique de leur ancêtre supposé, lié aux explosifs et à la poudre. Il mentionne également une femme de la famille connue sous le surnom de « Fabricante d’allumettes », célèbre pour sa familiarité avec les matières inflammables. Cette figure légendaire est présentée comme une autre preuve du rapport ancien des Chuzzlewit avec les événements de la Conspiration des poudres.
Une pièce de conviction encore plus importante réside dans une vieille lanterne conservée par un riche membre de la famille. Celui-ci racontait qu’il avait souvent entendu sa grand-mère affirmer que cette lanterne avait été portée par son grand-père le 5 novembre, jour de la tentative d’attentat de Guy Fawkes. Bien que le témoignage soit confus et incohérent, le narrateur s’emploie à le corriger de façon arbitraire afin de conclure que le grand-père en question était Guy Fawkes lui-même. Les ambiguïtés du récit deviennent ainsi, par un raisonnement volontairement absurde, des preuves irréfutables.
Le narrateur répond ensuite à ceux qui prétendent qu’aucun Chuzzlewit n’a jamais fréquenté les grands seigneurs. Il cite l’exemple de Diggory Chuzzlewit, dont les lettres indiquent qu’il dînait régulièrement avec le duc Humphrey. Le narrateur interprète littéralement cette expression et affirme que Diggory était un habitué de la table du duc. Il ajoute même que celui-ci semblait parfois lassé de cette fréquentation mondaine. La plaisanterie repose sur le fait que l’expression signifie en réalité rester sans dîner, mais le narrateur la transforme délibérément en preuve d’une relation privilégiée avec l’aristocratie.
Une autre rumeur concerne un membre de la famille dont les origines auraient été particulièrement obscures. Afin de défendre son honneur, le narrateur rapporte les dernières paroles de Toby Chuzzlewit. Sur son lit de mort, interrogé au sujet de son grand-père, Toby aurait répondu qu’il s’agissait de « lord No Zoo ». Comme aucun titre de ce nom n’existe dans la noblesse, certains y voient une preuve du caractère douteux de ses origines. Le narrateur rejette cette conclusion. Selon lui, Toby a simplement mal prononcé ou mal entendu le nom véritable. Il préfère considérer cette réponse incompréhensible comme la preuve qu’un lien aristocratique a bel et bien existé, même si l’identité exacte de la famille noble demeure inconnue.
Les documents familiaux permettent également de retracer l’histoire de Diggory Chuzzlewit et de sa riche tante. Diggory semble avoir placé tous ses espoirs dans les faveurs de cette parente influente. Les lettres conservées montrent qu’il lui offrait continuellement des objets précieux, parfois même des biens qui ne lui appartenaient pas. Il lui apportait de la vaisselle, des bijoux, des livres, des montres et toutes sortes d’objets de valeur. À plusieurs reprises, il écrit que presque tous ses biens se trouvent désormais chez sa tante. Il parle de son influence avec admiration et parfois avec inquiétude, évoquant l’importance considérable de ses intérêts et de son rang.
Malgré tous ces efforts, rien ne laisse penser que cette tante lui ait procuré une position avantageuse ou une véritable réussite. Le narrateur remarque néanmoins que Diggory semble lui être profondément reconnaissant pour certains services discrets. Cette relation révèle déjà un aspect essentiel du caractère de plusieurs membres de la famille : leur tendance à rechercher des avantages personnels et à cultiver les relations susceptibles de leur apporter un bénéfice matériel.
Après avoir accumulé ces anecdotes, le narrateur affirme que la grandeur historique des Chuzzlewit est désormais établie de manière incontestable. Il prétend qu’il pourrait fournir encore davantage de preuves si cela était nécessaire. Parmi les derniers témoignages invoqués figurent diverses lettres dans lesquelles des mères de famille décrivent la beauté physique remarquable de leurs enfants. Les Chuzzlewit auraient possédé des nez parfaitement réguliers, des mentons irréprochables, des membres harmonieux et des fronts d’une élégance exceptionnelle. Le narrateur présente ces caractéristiques comme des marques certaines de noblesse, se moquant ainsi des théories prétendant reconnaître le rang social à travers les traits du visage.
Ayant terminé cette vaste construction généalogique, le narrateur estime avoir démontré que les Chuzzlewit possèdent une origine ancienne et une importance considérable dans l’histoire humaine. Il annonce que les personnages qui apparaîtront dans le récit seront les représentants modernes de cette lignée. Leur comportement permettra d’observer certains aspects permanents de la nature humaine.
Le chapitre se conclut par deux réflexions générales qui annoncent les thèmes du roman. La première est que la nature humaine produit souvent des comportements étranges et contradictoires. La seconde est que certains individus consacrent une attention extraordinaire à leurs intérêts personnels et à leur propre avantage. Ces observations préparent le lecteur à découvrir une famille dont les membres seront largement dominés par l’égoïsme, l’ambition et la recherche incessante de bénéfices personnels, derrière les apparences de respectabilité et de noblesse dont ils aiment s’entourer.
Chapitre 3
Le chapitre s’ouvre sur une présentation de la famille Chuzzlewit, dont le narrateur entreprend de démontrer l’ancienneté et la grandeur. Il affirme avec un sérieux ironique que cette lignée descend directement d’Adam et Ève, ce qui lui confère une origine plus ancienne que toute autre famille imaginable. Cette prétention constitue la base d’une longue généalogie satirique destinée à tourner en dérision l’orgueil des familles nobles et leur obsession des ancêtres prestigieux.
Le narrateur explique que les familles les plus anciennes possèdent inévitablement dans leur histoire des meurtriers, des vagabonds et toutes sortes de personnages douteux. Selon lui, plus une famille compte d’ancêtres, plus elle accumule nécessairement des crimes et des aventures peu honorables. Les Chuzzlewit, loin d’échapper à cette règle, auraient participé à de nombreux épisodes sanglants de l’histoire nationale. Plusieurs membres de la famille auraient pris part à des guerres, des massacres et des révoltes. Revêtus d’armures, ils auraient mené leurs soldats au combat avec une bravoure exemplaire avant de revenir tranquillement dans leurs demeures. Ces récits sont présentés comme des preuves de noblesse alors qu’ils mettent surtout en évidence la violence souvent associée à la gloire aristocratique.
Le narrateur affirme ensuite qu’un Chuzzlewit accompagna Guillaume le Conquérant lors de la conquête de l’Angleterre. Cependant, il remarque que la famille ne semble jamais avoir reçu de vastes terres ni de richesses considérables à la suite de cet événement. Cette observation lui permet de se moquer des généalogies qui attribuent à leurs ancêtres des rôles essentiels dans les grands événements historiques sans pouvoir démontrer qu’ils en ont réellement tiré quelque avantage.
Après cette évocation de la période normande, le narrateur cherche à établir des liens entre les Chuzzlewit et la Conspiration des poudres. Il suggère même que Guy Fawkes pourrait avoir été un membre de cette famille. Pour soutenir cette hypothèse, il imagine qu’un ancêtre Chuzzlewit aurait émigré en Espagne et épousé une femme espagnole dont serait issu un descendant ressemblant au célèbre conspirateur. Bien qu’aucune preuve solide ne vienne appuyer cette théorie, elle est exposée comme une conclusion presque certaine.
Le narrateur ajoute que plusieurs Chuzzlewit modernes sont devenus marchands de charbon malgré leur incapacité à réussir dans ce commerce. Ils conservent obstinément de petites quantités de charbon sans parvenir à les vendre. Cette activité est interprétée comme une survivance héréditaire des penchants explosifs de leur prétendu ancêtre associé à Guy Fawkes. De la même manière, les traditions familiales évoquent une femme surnommée la « Fabricante d’allumettes », connue pour sa passion des matières inflammables. Le narrateur la présente comme la mère supposée de ce Chuzzlewit lié à la Conspiration des poudres, renforçant ainsi son raisonnement fantaisiste.
Une autre preuve est fournie par une vieille lanterne conservée dans la famille. Un riche Chuzzlewit racontait que sa grand-mère répétait souvent que cette lanterne avait été portée par son grand-père le 5 novembre, date de la célèbre tentative d’attentat contre le Parlement anglais. Le témoignage est confus, mais le narrateur le modifie légèrement afin de conclure que le grand-père mentionné n’était autre que Guy Fawkes lui-même. Les contradictions du récit sont ignorées ou transformées en confirmations. Ainsi, des souvenirs imprécis deviennent des preuves irréfutables grâce à une logique volontairement absurde.
Le narrateur s’attaque ensuite à une autre critique adressée à la famille : l’idée qu’aucun Chuzzlewit n’aurait jamais fréquenté les grands personnages du royaume. Pour réfuter cette accusation, il invoque les lettres d’un certain Diggory Chuzzlewit. Ces documents indiquent que Diggory dînait constamment avec le duc Humphrey. Le narrateur interprète littéralement cette formule et affirme que Diggory était un invité habituel de la table du duc. Il souligne même que cette fréquentation mondaine semblait parfois lui peser. Pourtant, le lecteur comprend que l’expression signifie simplement être privé de dîner. Cette méprise volontaire constitue une nouvelle moquerie des raisonnements généalogiques qui transforment les coïncidences et les malentendus en preuves de grandeur.
Une autre rumeur concerne les origines obscures d’un membre de la famille. Certains prétendent qu’il était issu d’un milieu très modeste. Pour défendre son honneur, le narrateur rapporte le témoignage de Toby Chuzzlewit, interrogé sur son lit de mort au sujet de son grand-père. Toby répond qu’il s’agissait de « lord No Zoo ». Comme aucun noble connu ne porte ce nom, cette déclaration pourrait sembler dépourvue de valeur. Le narrateur refuse cependant une telle conclusion. Selon lui, Toby a probablement mal prononcé le nom, l’a oublié ou s’est trompé dans ses derniers instants. Quelles que soient les difficultés, il préfère voir dans cette réponse la preuve qu’une alliance avec une famille noble a réellement existé.
Les documents familiaux permettent ensuite d’évoquer un autre épisode concernant Diggory Chuzzlewit. Celui-ci nourrissait de grands espoirs à l’égard d’une tante riche et influente. Ses lettres révèlent qu’il cherchait constamment à gagner sa faveur. Il lui offrait de nombreux cadeaux : vaisselle, bijoux, livres, montres et divers objets de valeur. Souvent, ces biens semblaient appartenir à d’autres personnes avant d’être transmis à la tante. Diggory reconnaît même qu’il lui est impossible de résister à l’envie de lui apporter tout ce qu’il possède.
Au fil de sa correspondance, il laisse entendre qu’une grande partie de ses biens se trouve désormais chez cette parente. Il évoque également l’importance considérable de sa position sociale et de son influence. Toutefois, malgré toutes les attentions qu’il lui prodigue, rien n’indique qu’elle lui ait procuré une situation avantageuse ou une carrière prestigieuse. Les seules récompenses semblent être des services obscurs dont il se montre discrètement reconnaissant. Cette relation révèle déjà une tendance profonde des Chuzzlewit : leur intérêt constant pour les bénéfices personnels, les héritages et les faveurs susceptibles d’améliorer leur condition.
Le narrateur affirme ensuite qu’il serait facile d’accumuler encore davantage de preuves de la grandeur de la famille. Selon lui, les témoignages sont si nombreux qu’ils pourraient former une montagne de certitudes. Il décide néanmoins de clore son exposé en ajoutant quelques arguments supplémentaires. Parmi eux figurent les descriptions physiques conservées dans diverses lettres familiales. De nombreux Chuzzlewit auraient possédé des traits remarquablement harmonieux : nez parfaitement dessinés, mentons irréprochables, silhouettes élégantes et fronts d’une grande finesse. Ces caractéristiques sont présentées comme des signes certains de noblesse. L’argument est volontairement ridicule et souligne encore l’absurdité des prétentions héréditaires.
Après avoir ainsi établi, à sa propre satisfaction, la grandeur des Chuzzlewit, le narrateur considère que leur importance historique est démontrée. Il affirme que cette famille a joué un rôle considérable dans l’évolution de l’humanité et qu’elle mérite toute l’attention du lecteur. Il annonce que les membres de cette lignée qui apparaîtront par la suite possèdent encore des équivalents dans le monde contemporain et qu’ils permettront d’observer certains traits permanents de la nature humaine.
Le chapitre se conclut par deux réflexions générales qui servent de prélude au roman. La première est que la nature humaine produit souvent des comportements étranges, contradictoires et imprévisibles. La seconde est que certains individus se distinguent par l’attention extraordinaire qu’ils portent à leurs intérêts personnels. Cette dernière remarque prépare l’étude des personnages à venir, car derrière les prétentions de noblesse, les récits d’ancêtres illustres et les ambitions familiales se cache surtout une inclination profonde à l’égoïsme, à la cupidité et à la recherche obstinée de l’avantage personnel.
Chapitre 4
Dans ce deuxième chapitre, le récit quitte les considérations généalogiques du chapitre précédent pour introduire les premiers personnages importants de l’histoire.
L’action s’ouvre dans un petit village du Wiltshire, près de Salisbury, à la fin de l’automne. Le paysage est décrit avec une grande richesse : le soleil couchant perce un instant le brouillard qui a couvert la journée entière et illumine les champs, les haies, les ruisseaux et les arbres. Cette lumière passagère semble rendre à la nature une jeunesse momentanée avant que l’hiver ne reprenne ses droits. Peu à peu, le soleil disparaît derrière les collines, l’obscurité tombe, les oiseaux se taisent et le vent du soir se lève.
Le village s’anime alors autour de la forge, dont le feu éclatant contraste avec la nuit et le froid. Le forgeron et ses compagnons travaillent au milieu des étincelles tandis que plusieurs habitants demeurent fascinés devant ce spectacle chaleureux. Le vent, présenté comme une force capricieuse et malveillante, s’acharne sur les feuilles mortes qu’il disperse dans tous les sens. Il finit par pousser une troupe de feuilles jusque dans la maison de M. Pecksniff au moment où la porte s’ouvre.
Cette bourrasque provoque un incident comique. M. Pecksniff, qui rentre chez lui, reçoit la porte violemment contre lui et tombe au bas des marches. Étourdi par le choc, il reste allongé sans réagir tandis que sa fille, entendant du bruit, croit qu’un garnement est venu frapper à la porte avant de s’enfuir. Elle menace l’intrus imaginaire de la police et de la prison sans comprendre que son propre père est étendu devant elle. Ce n’est qu’après avoir entendu un éternuement qu’elle reconnaît enfin sa voix.
Les deux filles de M. Pecksniff accourent aussitôt et relèvent leur père. Elles sont très inquiètes en voyant son apparence pitoyable : son chapeau a disparu, ses vêtements sont couverts de boue et il paraît complètement désorienté. Cependant, ses blessures se révèlent bénignes. Les jeunes femmes le ramènent dans le salon où elles le soignent avec sollicitude. On applique des remèdes improvisés sur ses contusions tandis qu’il reprend ses esprits grâce à un mélange d’eau-de-vie et d’eau.
Le chapitre présente alors en détail les deux filles de M. Pecksniff. La plus jeune se nomme Mercy, souvent appelée Merry. Elle est décrite comme vive, espiègle, pleine de gaieté et d’énergie. Son tempérament spontané et sa fraîcheur lui donnent un charme particulier. Elle porte ses cheveux dans un style libre et naturel et affiche une simplicité affectée qui contribue à son image de jeune fille naïve et séduisante. Son père lui a donné le prénom de Mercy, symbole de miséricorde et de douceur.
Sa sœur aînée s’appelle Charity, surnommée Cherry. Elle représente le contraste parfait avec Mercy. Plus sérieuse, plus réfléchie et plus pratique, elle possède un bon sens solide et une gravité modérée par la douceur. Les deux sœurs s’aiment sincèrement et semblent se compléter mutuellement. Chacune admire les qualités de l’autre tout en conservant un caractère très différent. Leur relation est présentée comme harmonieuse et exemplaire.
Le narrateur consacre ensuite une longue description à M. Pecksniff lui-même. Celui-ci apparaît comme un homme qui affiche constamment des principes moraux élevés. Il se présente comme un modèle de vertu, de sagesse et de respectabilité. Sa conversation est remplie de maximes édifiantes et de réflexions morales. Son apparence entière semble conçue pour inspirer confiance : son cou soigneusement dégagé, sa cravate blanche, ses cheveux ordonnés, ses manières douces et son expression onctueuse donnent l’impression d’une parfaite honnêteté. Cependant, le ton ironique du narrateur laisse entendre que cette moralité ostentatoire cache une grande hypocrisie. Pecksniff aime les beaux discours plus que la véritable vertu et se complaît dans une image avantageuse de lui-même.
Professionnellement, il se présente comme architecte et arpenteur. Une plaque sur sa porte l’annonce fièrement. Pourtant, il est précisé qu’on ne lui connaît pratiquement aucune réalisation architecturale. Son activité principale consiste à accueillir des élèves désireux d’apprendre l’architecture. Il attire les parents et les tuteurs grâce à sa réputation puis encaisse les frais de pension. Une fois installés chez lui, les étudiants passent des années à réaliser des dessins et des projets théoriques sans grande utilité pratique. Sous sa direction, ils imaginent quantité de cathédrales, de palais, de bâtiments publics et de monuments qui ne verront jamais le jour. La véritable compétence de Pecksniff semble être moins l’architecture que l’art de profiter financièrement de ses pensionnaires.
Après le repas du soir, la famille se réunit autour du feu. Fidèle à ses habitudes, M. Pecksniff transforme les objets les plus ordinaires en sujets de méditation morale. Même le thé, le jambon, les œufs et la nourriture en général deviennent sous sa plume des leçons sur la fragilité des plaisirs humains et les dangers de l’excès. Ses filles l’écoutent avec respect tandis qu’il développe ses réflexions grandiloquentes.
Une fois installé confortablement près du feu, il annonce une nouvelle importante : un nouvel élève va bientôt rejoindre la maison. Il présente cette arrivée comme une occasion exceptionnelle pour ce jeune homme de bénéficier à la fois d’une formation architecturale incomparable et de la compagnie d’une famille moralement irréprochable. Mercy plaisante aussitôt, laissant entendre qu’elle s’intéresse davantage à l’apparence du futur pensionnaire, tandis que Charity pose des questions plus pratiques, notamment sur le montant de la pension.
La réponse de leur père surprend les deux jeunes femmes. Il explique qu’il ne recevra pas immédiatement les frais de pension du nouvel arrivant. Cette perspective les inquiète un instant, mais Pecksniff profite de l’occasion pour prononcer un nouveau discours sur le désintéressement, la générosité et la bienveillance. Il affirme que tout ne doit pas être guidé par le calcul ou l’intérêt matériel et se présente comme un homme prêt à aider autrui même au détriment de son propre profit. Ses filles semblent rassurées par cette démonstration de vertu.
L’atmosphère devient alors plus légère. Mercy se montre particulièrement affectueuse envers son père, allant jusqu’à s’asseoir sur ses genoux et à l’embrasser à plusieurs reprises. Les trois personnages partagent un moment de bonne humeur familiale, même si le narrateur continue de souligner subtilement le caractère théâtral et intéressé des attitudes de Pecksniff.
La conversation se tourne ensuite vers un ancien pensionnaire nommé John Westlock. Pecksniff croyait que celui-ci avait quitté définitivement la maison la veille, puisque sa pension était arrivée à son terme et que ses affaires étaient préparées. Charity lui apprend cependant qu’il a passé la nuit à l’auberge du Dragon Bleu. Elle ajoute qu’il a invité à dîner M. Pinch et que les deux hommes ont passé la soirée ensemble. Au moment où Mercy s’apprête à fournir davantage de détails sur les événements de la matinée, le chapitre s’interrompt, laissant présager l’introduction prochaine de nouveaux personnages et de nouveaux développements dans l’intrigue.
Chapitre 5
Le chapitre s’ouvre sur une description du Dragon bleu, l’auberge du village dont l’enseigne représente un vieux dragon usé par les intempéries. Jadis éclatant, l’animal peint est désormais décoloré et déformé, mais demeure suspendu devant l’établissement, comme un symbole familier et presque vivant de l’endroit. Cette longue évocation introduit le cadre où vont se dérouler de nouveaux événements.
Un soir, une agitation inhabituelle règne dans l’auberge. Des domestiques montent et descendent les escaliers, des lumières s’allument partout, le feu est entretenu avec empressement et l’on prépare à la hâte une chambre. La cause de ce tumulte est l’arrivée inattendue d’un vieux gentleman et d’une très jeune femme voyageant seuls dans une vieille voiture. En chemin, le vieillard a été frappé d’une violente crise de santé et a dû interrompre son voyage pour chercher refuge au Dragon bleu.
Le malade souffre de terribles spasmes et de douleurs aiguës. Malgré la gravité apparente de son état, il refuse catégoriquement toute assistance médicale. Plus il souffre, plus il se montre obstiné. Il menace même de quitter l’auberge plutôt que de se laisser examiner par un médecin. La seule chose qu’il accepte est d’être mis au lit. Son caractère apparaît immédiatement comme énergique, autoritaire et profondément méfiant.
L’hôtesse de l’établissement, mistress Lupin, tente de lui venir en aide. Ne trouvant aucun médecin dans le village, elle fait chercher l’apothicaire local, qui est malheureusement absent. Inquiète, elle envoie également chercher M. Pecksniff, réputé pour sa sagesse et son influence morale. Lui non plus n’est pas chez lui au moment où on le demande. En attendant, le malade est installé dans la meilleure chambre de l’auberge.
Au fil des heures, les crises diminuent progressivement. Les douleurs deviennent moins fréquentes puis cessent presque entièrement, même si le vieillard reste extrêmement faible. Profitant d’un moment d’accalmie, il demande du papier, de l’encre et des plumes. Avec beaucoup d’efforts, il commence à écrire quelque chose. Son comportement révèle une grande inquiétude et un désir de secret. Pendant qu’il écrit, il observe son entourage avec une vigilance presque paranoïaque.
Dans la chambre se trouvent également la jeune femme qui l’accompagne et mistress Lupin. L’aubergiste est décrite comme une veuve robuste, chaleureuse, pleine de vitalité et de bonne humeur. Elle possède un caractère bienveillant, un physique avenant et une curiosité naturelle. Tandis qu’elle contemple sa chambre avec satisfaction, son attention se porte bientôt sur la jeune voyageuse.
Cette dernière apparaît comme une jeune femme d’environ dix-sept ans. Elle est discrète, réservée et d’une grande maîtrise de soi. Malgré son âge, elle fait preuve d’un calme remarquable dans les circonstances difficiles. Elle a soigné le malade avec compétence grâce à une boîte de remèdes qu’elle transporte constamment avec elle. Sa beauté est simple et délicate, rehaussée par une expression de douceur et de dignité. Son inquiétude pour le vieillard est visible, mais elle contrôle soigneusement ses émotions.
Mistress Lupin engage alors la conversation avec elle. Elle apprend que les remèdes sont toujours prêts parce que leurs voyages les exposent régulièrement à ce genre de situation. Cette remarque éveille la curiosité de l’aubergiste, qui suppose naturellement un lien familial entre les deux voyageurs. Elle croit d’abord que le vieillard est le grand-père de la jeune femme. Celle-ci la corrige. L’hôtesse pense ensuite qu’il s’agit de son père, puis de son oncle. Chaque fois, la réponse est négative.
La révélation est surprenante : les deux voyageurs ne sont absolument pas parents. Ils n’ont aucun lien de sang. Cette information intrigue davantage encore l’aubergiste. Lorsqu’elle envisage la possibilité d’un lien matrimonial, elle remarque l’absence d’alliance au doigt de la jeune femme. Celle-ci précise avec une certaine gêne qu’ils ne sont liés ni par le mariage ni par la famille. Le mystère entourant leur relation s’épaissit ainsi considérablement.
À ce moment, le vieillard interrompt leur conversation. Il croit avoir entendu son nom et cache précipitamment sous ses couvertures le papier sur lequel il écrivait. Son attitude devient agressive et soupçonneuse. Il reproche à la jeune femme de le regarder comme s’il était contagieux et se plaint que tout le monde ait peur de lui. Ses paroles révèlent une profonde amertume. Il semble persuadé d’être abandonné, trahi ou haï par son entourage.
Lorsque mistress Lupin tente de le rassurer, il réagit avec irritation. La moindre remarque lui paraît suspecte. Sa méfiance atteint un niveau presque maladif. Il interprète les paroles les plus innocentes comme des allusions cachées ou des manœuvres dirigées contre lui. En observant attentivement l’aubergiste, il va jusqu’à lui demander qui la paie pour l’espionner. Il laisse entendre qu’elle agit pour le compte de ses ennemis.
La jeune femme, appelée Mary, intervient aussitôt pour calmer le vieillard. Elle lui rappelle qu’ils viennent tout juste d’arriver à l’auberge et que personne ne connaît même son identité. Le vieil homme semble sur le point de l’accuser elle-même de trahison, mais il se retient finalement. Le souvenir de ses soins dévoués ou l’affection qu’il lui porte l’empêchent d’aller plus loin dans ses soupçons.
Mistress Lupin continue néanmoins à essayer de l’apaiser. Elle affirme que tous ceux qui l’entourent sont ses amis. Cette idée provoque une nouvelle explosion de pessimisme. Le vieillard répond qu’il ne sait plus distinguer ses amis de ses ennemis. Selon lui, même l’amitié de Mary n’est pas certaine, puisqu’un être humain peut toujours changer d’avis. Cette déclaration souligne son isolement moral et son absence totale de confiance.
Peu après, il demande qu’on le laisse dormir. Une fois seul avec les deux femmes à distance du lit, il reprend le document qu’il avait rédigé avec tant d’efforts. À la surprise générale, il le brûle entièrement à la flamme de la chandelle. Après avoir détruit son écrit, il éteint la lumière et se couche en silence. Ce geste mystérieux intrigue fortement mistress Lupin, qui ne comprend pas pourquoi il a passé tant de temps à écrire un texte destiné à être immédiatement réduit en cendres.
Mary, en revanche, ne manifeste aucune surprise. Habituée visiblement aux comportements étranges du vieillard, elle demande simplement à rester seule auprès de lui durant la nuit. Elle explique qu’elle veillera en lisant. Respectant ce souhait, mistress Lupin quitte la chambre. Bien qu’elle soit extrêmement curieuse de percer le mystère de ces voyageurs, elle décide de se retirer.
De retour dans son petit salon, l’aubergiste médite sur les événements de la soirée. C’est alors qu’arrive enfin M. Pecksniff. Fidèle à son caractère, il se présente avec une douceur affectée et une assurance morale inébranlable. Mistress Lupin l’accueille avec soulagement et lui raconte qu’un voyageur est tombé gravement malade dans son établissement. Pecksniff répond par des remarques banales mais prononcées avec tant de componction et de bienveillance apparente qu’elles produisent un effet rassurant sur son interlocutrice. Informé que le malade va mieux et repose tranquillement, il accueille la nouvelle avec satisfaction et se prépare ainsi à prendre part aux événements qui entourent le mystérieux vieillard et sa jeune compagne.



