Marcel Schwob

22. L art entre symétrie et réalisme

Spicilège — Résumé 🇫🇷 Français

Les anciens ont parfaitement compris le double rôle de la terreur et de la pitié, ces deux émotions extrêmes qui remplissaient l âme entière pour y ramener l harmonie et l équilibre. Chez les Grecs, l art dramatique ne cherchait pas la moralité au sens moderne, mais visait à purger les passions du spectateur en faisant alterner l égoïsme menacé de la terreur et la souffrance partagée de la pitié. L introduction de l amour sur la scène par Euripide a pu être jugée immorale, car elle risquait de troubler le spectateur par une analyse psychologique pernicieuse. Pourtant, l amour véritable trouve sa place entre la terreur et la pitié en unissant le sublime au désintéressement le plus sincère. Dans la tragédie antique d Eschyle, la composition symétrique dominait pour exposer un état tragique initial dont la solution menait à l accalmie et au calme de l âme. Les sculpteurs d Égine et d Olympie obéissaient aux mêmes principes rigoureux en disposant leurs figures de manière symétrique de part et d autre d un axe central. Avec Sophocle et Phidias, un mouvement réaliste s est amorcé pour suivre la nature dans ses moindres mouvements, marquant la transition d un drame implexe centré sur une crise initiale vers un art où la vie humaine intéressait par son développement narratif. L histoire de l art oscille perpétuellement entre ces deux grands pôles que sont la symétrie, où la vie est assujettie à des règles conventionnelles, et le réalisme, qui reproduit la vie avec toutes ses inharmonies. Après les différentes mutations esthétiques traversées au fil des siècles depuis le Moyen Âge jusqu au romantisme et au naturalisme, l art contemporain semble renouer avec une nouvelle période de symétrie où l Idée fixe tend à remplacer les formes matérielles changeantes. Face à cette renaissance, il convient de ne pas se limiter aux Primitifs, mais de méditer les constructions rigoureuses des maîtres d Égine, d Olympie et d Eschyle.