Convaincue que la mystérieuse voiture verte qui vient de s’arrêter devant elles annonce un enlèvement, Posie tente instinctivement de protéger Dolly en se plaçant devant elle. À sa grande surprise, son amie la repousse aussitôt avec enthousiasme et court accueillir l’homme vêtu de blanc qui descend du véhicule. Celui-ci embrasse chaleureusement Dolly, preuve qu’ils se connaissent déjà, tandis que Posie le découvre enfin de près. Elle est frappée par son apparence exceptionnelle. Grand, athlétique, au teint très brun, impeccablement coiffé et vêtu d’une tenue blanche éclatante, il semble presque irréel tant il paraît élégant malgré la chaleur écrasante qui accable Londres. Son allure parfaitement soignée, ses dents éclatantes, ses cheveux brillants couverts de brillantine et son assurance naturelle donnent à Posie l’impression d’être face à un personnage sorti d’un autre monde. L’homme s’adresse aussitôt à elle avec une courtoisie étudiée. Il explique qu’il est passé à son agence mais qu’elle était déjà partie. Il ajoute qu’un jeune garçon l’a suivie dans les rues afin de permettre de la retrouver. Il affirme avoir été chargé de conduire Posie auprès d’une personne qui se croit en grand danger et souhaite l’engager. Cette personne promet de la rémunérer généreusement, mais exige le plus grand secret, au point d’avoir interdit tout contact téléphonique de peur que la conversation ne soit entendue. Malgré le ton posé de son interlocuteur et son léger accent écossais dissimulé sous une prononciation soignée, Posie reste extrêmement méfiante. L’apparition théâtrale de cet inconnu, l’existence du jeune filateur qui les suivait et le caractère mystérieux de la demande réveillent immédiatement ses soupçons. Son expérience lui a appris à ne jamais faire confiance aux hommes trop séduisants, et le souvenir d’un précédent enlèvement subi avec Dolly l’incite à envisager le pire. Craignant que cette histoire ne soit qu’un prétexte pour atteindre Lady Cardigeon, elle croise les bras et prétend même porter un revolver chargé afin de décourager toute tentative d’enlèvement. L’homme éclate de rire, assuré qu’elle plaisante, puis précise qu’il ignorait même que Dolly serait présente et qu’il n’est venu chercher que Posie.
Lorsque Posie exige enfin de connaître son identité, Dolly soupire avec amusement et lui révèle que cet inconnu n’est autre que Robbie Fontaine, la plus grande vedette masculine des studios Sunstar Films. Elle lui rappelle qu’elle a rencontré l’acteur quelques mois auparavant lors d’un gala de bienfaisance organisé au Savoy Hotel, en compagnie de Silvia Hanro, célèbre actrice et compagne de Robbie. Selon Dolly, tous deux incarnent depuis la fin de la guerre le couple mythique du cinéma britannique, connu de tout le pays. Cette révélation plonge Posie dans un profond embarras. Elle reconnaît qu’elle ne fréquente presque jamais les salles de cinéma et qu’elle accorde peu d’importance aux célébrités dont les visages envahissent les magazines. Elle connaît seulement le nom de Silvia Hanro et se souvient vaguement d’avoir entendu parler de sa carrière, sans suivre son actualité. Dolly, au contraire, nourrit depuis longtemps une véritable passion pour le théâtre puis pour le cinéma. Ancienne costumière dans le West End, elle collectionne les revues spécialisées et, depuis qu’elle est devenue Lady Cardigeon, soutient financièrement de nombreuses productions artistiques. Il lui paraît donc tout naturel de connaître personnellement les grandes vedettes du moment. Robbie tente alors de séduire Posie avec le même charme qui fait son succès auprès du public. Il prend familièrement son bras et lui assure qu’elle passe à côté d’un univers merveilleux en négligeant les films. Posie se dégage aussitôt, irritée par cette familiarité. En l’observant de très près, elle remarque pourtant des détails qui fissurent l’image parfaite de la star. Son visage paraît excessivement orangé à cause d’un maquillage de scène encore visible, et des traces de khôl autour de ses yeux donnent l’impression qu’il vient de pleurer. Lorsqu’il comprend que son sourire ne produit aucun effet sur elle, Robbie perd brutalement patience. Son masque charmeur disparaît, il consulte ostensiblement sa montre en or et annonce sèchement qu’il doit les conduire sans délai aux studios de Worton Hall, à Isleworth. La personne qui sollicite Posie les y attend. Même s’il n’avait reçu pour mission que de ramener la détective, il accepte volontiers que Dolly les accompagne si elle le souhaite.
Posie hésite de plus en plus. Le trajet jusqu’à Isleworth lui paraît long, la chaleur devient insupportable et l’attitude autoritaire de Robbie renforce encore sa méfiance. Elle est sur le point de refuser lorsque Dolly, émerveillée, monte déjà dans la voiture des studios Sunstar. Elle supplie son amie de venir avec elle, ravie à l’idée de visiter enfin les célèbres studios installés dans la demeure historique de Worton Hall. Robbie s’impatiente de nouveau, rappelant qu’il doit retourner rapidement sur un tournage. Posie remarque alors le chauffeur en uniforme, immobile au volant, ainsi que le jeune filateur installé à l’avant, absorbé par une sucette et un exemplaire du Beano. En voyant le visage rayonnant de Dolly, presque redevenue la femme joyeuse qu’elle connaissait autrefois, Posie comprend qu’elle ne parviendra pas à la faire renoncer. Elle soulève toutefois une difficulté importante. Les jumelles Cardigeon sont restées sous la surveillance de Len Irving, et il serait injuste de le laisser seul toute l’après-midi. La simple évocation des bébés provoque un mouvement de panique chez Robbie, qui semble redouter cette complication. Finalement résignée, Posie accepte d’accompagner la vedette mais exige un détour immédiat par le glacier Caspari, persuadée d’y retrouver les deux nourrices afin de les renvoyer auprès des enfants. La voiture s’arrête effectivement devant l’établissement, où les deux femmes sont toujours assises sous l’auvent. Dolly pâlit en les apercevant. Posie descend seule pour leur ordonner de reprendre immédiatement leur service auprès des jumelles. Les nourrices refusent avec fermeté. Elles rappellent qu’elles ont été congédiées quelques heures plus tôt par Lady Cardigeon elle-même et qu’elles profitent simplement du temps libre qui leur a été accordé. Elles précisent qu’elles ne reçoivent pas d’ordres de Posie, ce qui laisse cette dernière sans solution.
Alors que Posie mesure son échec et regrette de ne pas avoir adopté un ton plus conciliant, Robbie Fontaine s’approche à son tour. Son humeur maussade s’est totalement dissipée. Arborant de nouveau un sourire éclatant et son assurance de vedette, il avance lentement vers les nourrices, cigare à la main. Leur réaction est immédiate. Les deux femmes reconnaissent instantanément l’acteur et restent bouche bée devant lui. Posie découvre alors que le magazine qu’elles lisaient est une revue de cinéma dont la couverture est entièrement consacrée à Robbie, présenté comme une véritable merveille du monde. Profitant de cette admiration, l’acteur salue poliment les deux femmes, leur propose de signer leur magazine et leur explique avec une grande courtoisie qu’il aurait besoin de leur aide pour résoudre un petit problème. Posie observe cette scène avec un mélange d’agacement et d’admiration. Elle demeure convaincue que Robbie Fontaine est avant tout un charmeur professionnel, habitué à obtenir ce qu’il veut grâce à son sourire, à sa célébrité et à son aisance naturelle. Pourtant, devant l’efficacité avec laquelle il retourne une situation que tous les arguments de Posie avaient laissée bloquée, elle est obligée de reconnaître qu’un tel talent peut parfois rendre de précieux services, surtout lorsqu’il s’agit d’apaiser les tensions ou de convaincre des personnes jusque-là parfaitement inflexibles.