Le trajet vers Douvres se déroule presque entièrement dans le silence. Richard Lovelace conduit la voiture de police, tandis que Posie mange avec voracité les sandwiches qu’elle a emportés de la salle d’enquête, trop affamée pour se soucier de leur contenu. Entre eux, le conflit concernant Max reste entièrement passé sous silence, malgré la tension qui persiste. Devant leur voiture avance le fourgon noir transportant les corps de Harriet Neame et de Bruce Douglas vers la morgue, rappel constant de la gravité de l’affaire. En arrivant à Douvres, Posie remarque que l’adresse de la bijouterie Simpkins, au 47 Snargate Street, se trouve près des quais occidentaux, dans un secteur pauvre et peu commercial. Elle se souvient alors que le numéro 35 de la même rue est celui qu’Elsie Moncrieff avait fourni comme adresse d’un prétendu foyer destiné aux membres du clergé voyageant vers ou depuis le continent. Posie et Richard comprennent immédiatement que cette proximité ne peut probablement pas être une simple coïncidence. Ils longent le front de mer, passent devant le nouveau port de plaisance et les docks occidentaux, puis atteignent une zone plus misérable, dominée par le port des pêcheurs. Richard observe que le numéro 35 aurait constitué un emplacement idéal pour surveiller les mouvements dans les différents ports. Il suppose qu’un faux pensionnat pouvait servir de couverture à une activité clandestine, et explique à Posie la notion de funk hole, un refuge secret où des personnes, notamment des espions, peuvent se cacher sans attirer l’attention. Lorsqu’ils trouvent effectivement le numéro 35, ils découvrent une maison à vendre ou à louer, dont la porte est entrouverte et qui vient manifestement d’être nettoyée à l’eau de Javel. Une femme d’âge mûr, Sally Brown, leur explique que la maison a déjà été louée à une mère et sa fille qui souhaitent y tenir une pension. Posie prend alors le risque de parler d’Elsie, prétendant être une ancienne camarade d’école venue rechercher sa trace. Le mensonge porte ses fruits, car Sally Brown reconnaît immédiatement le nom et révèle qu’Elsie a réellement dirigé cette maison pendant plusieurs années, de la fin de 1917 jusqu’environ 1921. Le prétendu foyer pour prêtres n’était donc pas entièrement fictif, contrairement à ce que les enquêteurs avaient supposé. Il était souvent rempli de prêtres et Elsie y tenait parfaitement son rôle de gouvernante, sans bruit ni scandale.
Sally Brown fournit ensuite des informations bien plus troublantes. Elsie ne vivait pas seule dans cette maison, mais avec son mari, Jack Moncrieff, un homme blond portant des lunettes à monture dorée et souffrant d’une très mauvaise vue. Jack était élégant et semblait issu d’un milieu aisé, mais il travaillait pourtant dans cette pension, profitant notamment de sa proximité avec le port pour aller pêcher avec son vélo et ses cannes. Il lui arrivait même d’emmener des prêtres avec lui. La description correspond presque exactement à l’homme que Mr Potterton avait aperçu plusieurs années auparavant dans la chambre d’Elsie à l’hôtel, ce qui renforce considérablement l’intuition de Posie selon laquelle Jack Moncrieff était le mystérieux Jackal. Surtout, Sally affirme que Jack et Elsie étaient véritablement mariés, contrairement au soupçon précédent selon lequel leur alliance aurait pu être une simple fabrication. Leur vie commune avait cependant commencé sous de mauvais auspices. Elsie était enceinte lorsqu’ils arrivèrent à Snargate Street, mais elle perdit son enfant à un stade très avancé de la grossesse. Après l’accouchement d’un bébé mort-né, elle revint de l’hôpital profondément abattue et se réfugia dans son travail. Jack, lui aussi incapable de supporter cette épreuve, se mit à boire de plus en plus, jusqu’à devenir un alcoolique régulier. Un prêtre nommé Father Moriarty tenta de l’aider. Étranger, peut-être allemand, il avait une paroisse dans les environs et célébrait parfois des offices dans une petite chapelle aménagée dans la cave de la maison. Mais surtout, il accompagnait Jack la nuit ou le sortait des pubs lorsqu’il était ivre. Posie comprend alors avec stupeur que ce récit semble concerner Max. Sally évoque en effet un prêtre particulièrement séduisant et parle de lui comme d’un homme qui avait essayé de sauver Jack, tandis que Posie et Richard se tiennent la main, conscients de la portée de cette révélation. Le destin de Jack devient encore plus sinistre lorsque Sally raconte sa mort. Il serait tombé une nuit dans le port, probablement ivre, et son corps aurait été retrouvé le lendemain, emmêlé dans des filets de pêche, sans chaussures. Elsie, anéantie, fut sédatée puis emmenée, et la pension ferma quelques jours plus tard. Des amis d’Elsie vinrent pendant la nuit vider les lieux, sans que Sally puisse savoir ce qu’ils emportaient. La mort de Jack remontait à la fin de l’été 1921, ce qui correspond à une période particulièrement importante dans les événements que Posie et Richard cherchent à reconstituer.
Cette découverte conduit Richard à envisager une possibilité troublante. Le foyer de Snargate Street pourrait avoir été un refuge clandestin financé ou utilisé pour des opérations secrètes, puis fermé lorsque l’activité fut transférée ailleurs, mais la question demeure de savoir si la mort de Jack a réellement été ce qu’elle semblait être. Richard demande donc à Sally si elle avait personnellement vu le corps. Elle répond que oui, expliquant qu’une foule s’était rassemblée sur le quai lorsque Jack avait été sorti de l’eau, pris dans les filets de pêche. Pour elle, un décès aussi public et un corps aussi tangible ne pouvaient pas avoir été simulés. Posie, elle, sort de la maison profondément bouleversée par l’histoire d’Elsie. Derrière la femme mystérieuse et potentiellement impliquée dans des activités clandestines, elle entrevoit une existence marquée par les pertes et les désastres, avec un enfant mort-né, un mari devenu alcoolique puis mort noyé, et un entourage incapable de la sauver durablement. Elle comprend aussi que la piste du Jackal est désormais liée à une histoire intime et tragique qui précède de plusieurs années les événements actuels. Pourtant, alors qu’elle et Richard quittent les lieux, Sally Brown les interpelle et révèle qu’elle n’a pas été dupe du récit de Posie. Elle remarque que Posie vient de prétendre avoir été scolarisée avec Elsie, alors qu’Elsie lui avait dit être danoise, finlandaise ou d’une autre origine scandinave. De plus, Sally juge que Posie ne parle certainement pas avec un accent anglais. Cette dernière remarque signifie que leur couverture vient de tomber, et que Sally comprend désormais qu’ils lui ont menti sur leur identité et sur la raison véritable de leur visite.